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Rencontre avec Daniela Bergschneider, créatrice de la pièce emblématique

Sa pièce a été sélectionnée pour incarner le visuel de la pièce emblématique de cette 8ème édition de Révélations. Dans son atelier situé sur le port de Bergen, en Norvège, Daniela Bergschneider, créatrice originaire d’Allemagne fait dialoguer la matière : porcelaine et nylon s’unissent pour créer des sculptures et des installations corporelles. Rencontre avec la créatrice dont les œuvres se situent à la frontière entre le familier et l’inconnu, entre ce qui aurait pu être et ce qui pourrait encore devenir, entre le savoir-faire humain et l’invention de la nature.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Élevée dans une famille où la couture occupait une place centrale, j'ai développé tôt une sensibilité au textile et une fascination pour le corps humain — sa fragilité, sa force, ses structures internes. 

Après une formation d'enseignante en Allemagne puis des études de design textile à Hambourg, je cherchais un matériau capable de servir de « squelette » à mes sculptures. Une résidence au Nordik Artists Centre Dale, en Norvège, a été décisive : j'y ai découvert un lien fort entre art et artisanat, et j'ai intégré l'Académie des Beaux-Arts de Bergen pour mon master. C'est là que la céramique s'est imposée comme l'ossature de mon travail. 

Associée au textile, la porcelaine donne à mes sculptures une dimension corporelle : formes à la fois fragiles et solides, entre peau et squelette, entre intérieur et extérieur.

Comment décririez-vous votre démarche artistique ?

Mon approche est intuitive et fondée sur le processus : je ne pars pas d'une image préconçue, je « réfléchis en créant ». Textile et céramique — deux matières sensuelles, ancrées dans une longue tradition humaine — sont au cœur de ma démarche. La répétition et l'accumulation la structurent : je façonne des centaines de petits éléments céramiques uniques, assemblés en structures plus larges. Ce processus lent et méditatif génère de légères irrégularités qui confèrent à l'ensemble une qualité organique, presque vivante. Mon travail est animé par le désir d'exprimer ce que les mots ne peuvent traduire. Je cherche un langage visuel qui s'adresse aux sens — ce que j'appelle la « tactilité visuelle » : je souhaite que le spectateur ressente une réaction physique et interagisse avec l'œuvre au niveau corporel, avant toute compréhension intellectuelle.

Comment vous démarquez-vous par votre technique ?

Mes œuvres sont des hybrides de matériaux composés d’éléments durs et souples, où la porcelaine sert de squelette, tandis que le textile agit comme une membrane ou une peau qui recouvre et lie les formes entre elles. Ce qui définit mon travail, c’est l’interdépendance de ces deux matériaux, qui ont besoin l’un de l’autre pour former un tout fonctionnel. Le textile est très fin et élastique, mais suffisamment solide pour retenir des milliers d’éléments et créer une couche protectrice autour des éléments en porcelaine, durs mais fragiles. Ensemble, ils forment quelque chose qui est à la fois robuste et vulnérable.

« C'est le processus de recherche qui me fascine, la recherche de quelque chose que je ne connais pas encore pleinement et que je développe au fil du dialogue avec les matériaux. Je travaille pour atteindre un moment de surprise, où les matériaux et les surfaces prennent vie de manière autonome, hors de mon contrôle. »

Comment trouvez-vous l'inspiration pour chaque création ?

Je m'inspire des processus naturels — croissance, décomposition, gravité — et de l'imagerie scientifique. Ernst Haeckel me fascine : ses dessins détaillés d'organismes microscopiques révèlent des structures à la fois étrangères et familières, presque architecturales, qui refont surface inconsciemment dans ma pratique. Mais une grande part de mon inspiration vient directement du travail avec les matériaux eux-mêmes : le processus lui-même devient une façon de penser et de découvrir. Mes observations quotidiennes et mes rencontres avec d'autres artistes nourrissent également mon travail.

Pouvez-vous nous en dire plus sur Gewächs VI, l’œuvre sélectionnée pour Révélations ?

Gewächs VI appartient à une série explorant les processus de croissance. En allemand, « Gewächs » désigne ce qui a germé de manière autonome. Il reflète l’idée que la sculpture n’est pas un objet figé, mais quelque chose qui semble être en devenir, en pleine croissance et en train de se déployer.

Cette pièce est constituée de centaines d'éléments modulaires en porcelaine reliés par un tissu en nylon teint à la main. Chaque élément est unique, façonné à la main, et porte l'empreinte de mes doigts : ils forment un squelette interne, le tissu enveloppant l'ensemble comme une peau. Une fois assemblés, le textile est teint en nuances de vert et de rose — la porcelaine reste intacte.

J’avais longtemps travaillé avec des couleurs liées au corps, telles que les roses et les tons chair. Pour Gewächs VI, des nuances de vert et de jaune ont fait leur apparition dans ma pratique, élargissant le champ associatif de l’œuvre vers des références plus botaniques.

Un atelier animé par le créateur textile et artiste japonais Hiroyuki Murase a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de cette méthode ; c’est là que j’ai découvert le shibori, une technique traditionnelle japonaise de teinture à la réserve. Je me suis de plus en plus intéressée au potentiel sculptural du geste de nouer lui-même — à la manière dont la tension, la compression et la répétition pouvaient générer des formes.
De la conception à la réalisation, cette pièce a demandé trois mois de travail intensif. Le temps y est partie intégrante : il donne à la sculpture sa présence physique.

« Je cherche à créer une sensation de « tactilité visuelle », où les spectateurs peuvent presque ressentir la texture et la matérialité des œuvres à travers leur regard. En s’appuyant sur leur connaissance des matériaux, ils peuvent imaginer la sensation que procureraient ces œuvres s’ils pouvaient les toucher. »

Découvrir la pièce emblématique
Crédit Photo © Thor Brødreskift
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